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Agone 49
Crise financière globale ou triomphe du capitalisme ?

Parution : 22/10/2012

ISBN : 9782748901542

Format papier
240 pages (15 x 21 cm) 20.00 €
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Coédition avec la New Left Review
Coordination Philippe Olivera

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En septembre 2008, l’irruption d’une crise financière épique touche le coeur même du système dominant. Dans les mois qui suivent, production mondiale, commerce, capitaux propres, crédits et investissements sont brutalement frappés, tandis que le chômage atteint des taux à deux chiffres dans tout l’hémisphère nord. On a senti, et pas seulement à gauche, que le paradigme néolibéral ne sortirait pas indemne de cette crise, qui pouvait même porter un coup fatal à l’hégémonie américaine. Malgré le déferlement d’analyses, la portée historique de cette crise reste obscure. À quoi a-t-elle mis fin ? À quoi n’a-t-elle pas mis fin ?

En coédition avec la New Left Review, ce volume rassemble les principales analyses proposées par cette revue sur la crise. Depuis cinquante ans, la NLR s’est imposée comme l’un des lieux majeurs de la pensée critique dans le monde anglo-saxon en suivant un mot d’ordre salutaire : refuser tout accommodement avec le système dominant ainsi que les manières d’en sous-estimer la puissance.

SOMMAIRE

Renouvellements, éditorial de Perry Anderson

Toute réflexion sur l’avenir de la NLR doit partir de sa differentia specifica. Qu’est-ce qui a fait sa singularité en tant que revue de gauche ? La façon la plus simple et la plus succincte de répondre à cette question est la suivante : aucune autre revue ne s’est efforcée de couvrir un terrain aussi vaste – s’étendant de la politique à l’économie, en passant par l’esthétique, la philosophie et la sociologie – avec une telle liberté quant à la longueur et au degré de minutie des contributions. Cet espace n’a jamais été exploré de manière homogène ou équilibrée, au point de décourager même les lecteurs les plus patients. Mais c’est ainsi que le caractère de la New Left Review s’est forgé. Il s’agit d’une revue politique basée à Londres, qui a tenté de traiter les sciences humaines et sociales et les arts et les mœurs dans le même esprit historique que la politique elle-même.

Paysages instables, éditorial de Susan Watkins

Les milliers de milliards de dollars injectés pour renflouer les institutions financières pèseront sur les économies intérieures pour les années à venir. Mais les interventions massives des États ont-elles signé la fin du modèle néo-libéral ? Au plan idéologique, les créations de richesse mirifiques de la haute finance ont été son principal instrument de légitimation. On a senti, et pas seulement à gauche, que le paradigme néo-libéral ne sortirait pas indemne de la crise, qui pouvait même porter un coup fatal à l’hégémonie américaine. L’humiliation des géants de Wall Street semblait indiquer que le monde se trouvait au seuil d’une nouvelle ère. Entre-temps, le système financier a été stabilisé sans qu’aucun de ses problèmes de fond n’ait été résolu. Malgré le déferlement d’analyses consacrées à la crise, sa portée historique reste obscure. À quoi la crise de septembre 2008 a-t-elle mis fin ; à quoi n’a-t-elle pas mis fin ?

L’économie mondiale et la crise américaine, Robert Brenner

La crise qui affecte actuellement l’économie mondiale est la plus dévastatrice depuis la Grande Dépression, et elle pourrait bien s’avérer tout aussi grave. Elle est en effet le symptôme à la fois d’immenses problèmes non résolus dans l’économie réelle, dissimulés pendant des décennies par la dette, et d’une crise financière d’une profondeur inédite pour la période d’après-guerre. C’est l’effet de renforcement mutuel du déclin de l’accumulation du capital et de la désintégration du secteur financier qui fait que ce glissement échappe totalement aux responsables politiques et qui rend son potentiel de catastrophe si manifeste.
Les analystes de la crise ont naturellement pris comme point de départ l’effondrement du secteur bancaire et des marchés boursiers. Mais à de rares exceptions près, tous ont aussi nié les problèmes profonds et chroniques de l’économie réelle.

La crise 2.0, Robin Blackburn

Nous allons revenir en détail sur certaines des « mesures de sauvetage » déjà mises en œuvre et faire un tour d’horizon des déboires de ce monde de crise 2.0, dans lequel gouvernements, ménages et acteurs de la finance s’efforcent tous de réduire leur niveau d’endettement. Les résultats de cette situation sont sans appel : stagnation, chômage, démantèlement de l’État-providence et arrivée de coalitions de technocrates sans mandat électoral. Des stratégies de résistance doivent être mises en œuvre pour traiter efficacement les causes sous-jacentes de la crise. Nous appelons de nos vœux une expansion de la demande globale rendue possible par la hausse des rémunérations dans les pays à bas salaires, des annulations de dettes dans les pays pauvres comme dans les plus riches, de nouveaux mécanismes de protection sociale et des structures financières mises au service de l’intérêt public.

Le mythe du filet de sécurité mondial, Jan Breman

En rendant compte de la récession économique, les médias se sont surtout penchés sur les effets de la crise sur les pays riches, sans beaucoup se soucier des nombreuses populations qui vivent dans ce qu’on avait coutume d’appeler le tiers-monde. Selon les analyses actuellement en vogue, le fléchissement de ces « économies émergentes » pourrait s’avérer moins grave que prévu. Pourtant, cette perspective, qui se contente d’analyser les répercussions de la crise sur les pays dans leur ensemble, masque l’hétérogénéité de son impact en fonction des classes sociales. En tenant compte de la distribution des revenus, on s’aperçoit que le ralentissement mondial touche de façon disproportionnée les secteurs les plus vulnérables : les immenses cohortes de travailleurs sous-payés, sous-éduqués et privés de ressources qui constituent les strates inférieures surpeuplées de l’économie mondiale.

Irlande : le tournant ?, Daniel Finn

S’il manquait encore aux deux États irlandais le trait distinctif de la politique européenne moderne – une division gauche-droite nettement liée à la classe des électeurs – ne pouvait-on en déduire que, pour une fois, l’Irlande avait une longueur d’avance, annonçant l’américanisation prochaine de la vie politique européenne ?
Depuis septembre 2008, la crise mondiale a noyé ces visions sous un déluge d’eau glacée. L’État du sud, en chute libre, perd des emplois à une vitesse vertigineuse et a été contraint d’accepter un « plan de renflouement » humiliant de l’UE et du Fonds Monétaire International. La récession a cruellement révélé les failles du modèle du « Tigre celtique ». S’il est trop tôt pour évaluer les effets à long-terme de la crise, il est d’ores et déjà évident que le parcours historique excentrique de l’Irlande est encore bien loin d’arriver à son terme.

Spéculations sur l’état stationnaire, Gopal Balakrishnan

Quelle est la signification historique de l’implosion du néolibéralisme, moins de vingt ans après l’effondrement de l’Union soviétique ? Une hypothèse troublante vient à l’esprit. On sait que l’URSS est parvenue au sommet de sa puissance dans les années 1970, juste avant de s’enfoncer dans une spirale de retranchement, de dérive et d’effondrement. Se pourrait-il, par une de ces bonnes vieilles ironies de l’histoire, qu’un revers de fortune comparable guette la superpuissance occidentale ? Après tout, on peut voir une forme d’unité des contraires dans l’opposition entre un capitalisme débridé et les économies industrielles planifiées de l’ancien COMECON.
La dépression qui s’annonce révélera peut-être que les statistiques économiques nationales de la période de l’économie des bulles étaient des fictions assez comparables à celles qui avaient cours dans le vieux système soviétique.

Les tortueux sentiers du capital, Giovanni Arrighi (entretien avec David Harvey)

David Harvey : On peut difficilement imaginer vérification plus spectaculaire de ce que tu prédis depuis très longtemps dans tes théories que l’actuelle crise du système financier mondial. Y a-t-il des aspects de la crise qui t’ont surpris ?
Giovanni Arrighi : Ma prédiction était très simple. Dans The Long Twentieth Century, je qualifiais de crise annonciatrice d’un régime d’accumulation le début de la financiarisation et je faisais remarquer qu’après un certain temps – en général environ un demi-siècle – la crise terminale suivait. L’hypothèse fondamentale est que toutes ces expansions financières ne pouvaient pas tenir parce qu’elles amenaient à la spéculation plus de capital qu’il n’était possible d’en gérer – en d’autres termes, ces expansions financières avaient tendance à créer des bulles de différentes sortes. Je prévoyais que cette expansion financière mènerait à une crise terminale parce que, aujourd’hui comme dans le passé, les bulles ne peuvent pas tenir.

Dossier de presse
La New Left Review enfin en français Florence Noiville Le Monde, 27/11/2012
La New Left Review en français, mais quelle bonne idée ! Guillaume Liégard Regards, 28/02/13
Compte-rendu Cédric Durand ContreTemps, 29 novembre 2012
La New Left Review enfin en français

Quand, en 2010, la New Left Review (NLR) a fêté son 50e anniversaire, un éditorialiste du quotidien britannique The Guardian a eu ces mots : ” Ce qu’il y a de plus précieux dans la NLR, c’est sa dimension internationale alliée à la profondeur de ses analyses. Sa couverture de la Chine, ces dernières années, a été sans équivalent. Son approche de l’économie est à mille lieues des papiers habituels sur les variations de la Bourse. Ancrées à gauche en un temps où les perspectives pour la gauche sont bien moroses, ses longues et sérieuses analyses tranchent sur la culture de l’instant et font de la NLR – dont Tariq Ali, Mike Davis ou Perry Anderson comptent parmi les contributeurs réguliers -, une publication absolument nécessaire. ”
La NLR est née en 1960. Fondée à l’époque par un certain nombre d’intellectuels, parmi lesquels Edward Thompson, Stuart Hall ou Ralph Miliband – la plupart ayant rompu avec le Parti communiste après l’invasion de la Hongrie et s’étant opposés à la guerre menée en Egypte par l’Angleterre, la France et Israël en 1956 -, elle est reprise en 1962 par une jeune équipe qui, autour de Perry Anderson, va transformer le magazine.

Déprovincialiser la culture anglaise
Perry Anderson a une visée ambitieuse. Il veut déprovincialiser la culture anglaise. Chaque membre du comité éditorial doit connaître une langue étrangère. Anderson lui-même parle français, russe, italien, espagnol et portugais. Autour de lui, les membres de l’équipe maîtrisent le mandarin, le serbo-croate, le persan et le japonais. L’une des premières idées de la revue est de traduire les oeuvres des penseurs et des philosophes français et allemands pour les rendre accessibles au monde anglophone.
Le modèle ? Les Temps modernes, à l’époque de Jean-Paul Sartre. Dans les années 1960, la revue proposera d’ailleurs des interviews des philosophes Jean-Paul Sartre, Georg Lukacs, ou la sociologue Hedda Korsch, ainsi que des contributions de Simone de Beauvoir, Régis Debray, André Gorz, Louis Althusser ou André Glucksmann.
Contrairement à nombre de publications qui disparaissent dans les années 1990, la NLR, elle, survit. En 2000, elle lance une nouvelle formule, inaugurée par un texte de Perry Anderson éclairant la ligne de la revue : un réalisme sans faille avec, en ligne de mire, le capitalisme et les guerres menées en son nom.
Nouvelle étape aujourd’hui : en coédition avec la NLR, les éditions Agone, basées à Marseille, ont décidé de publier une fois par an un numéro thématique nourri exclusivement d’articles de la New Left Review. Intitulée ” Crise financière globale ou triomphe du capitalisme ? ”, la première livraison nous arrive aujourd’hui.

Florence Noiville
Le Monde, 27/11/2012
La New Left Review en français, mais quelle bonne idée !

Il faut saluer cette excellente initiative de la Revue Agone de publier chaque année une sélection d’articles entièrement tirés de la prestigieuse New Left Review (NLR).

Depuis plus de cinquante ans, la NLR s’est imposée comme l’un des lieux majeurs de la pensée critique à gauche, non seulement en Grande Bretagne mais aussi dans tout le monde anglo-saxon et au-delà. Peu de revues peuvent prétendre couvrir avec tant d’exigences des domaines aussi variés que la politique, l’économie mais aussi la philosophie, la sociologie ou encore l’esthétisme tout en étant soucieuse de ne pas se cantonner au monde occidental.

On peut résumer ainsi l’approche NLR : refuser tout accommodement avec le système dominant ainsi que les manière d’en sous-estimer la puissance. « Pour toute revue prenant au sérieux le mot « gauche », l’une des tâches les plus délicates et les plus difficiles serait de retisser des liens de sens entre ce siècle et le précédent. Le chemin n’est encore guère balisée », écrit Perry Anderson [1] (rédacteur en chef de la revue de 1962 à 1982 puis de 2000 à 2003) dans l’un de ses éditoriaux. Depuis sa création, la revue a eu pour contributeurs réguliers des figures majeures de la gauche radicale comme Eric Hobsbawm, David Harvey, Frederic Jameson ou encore Nancy Fraser, et c’est en son sein que des textes aujourd’hui canoniques sont apparus pour la première fois.

Ce premier recueil d’articles en français comporte en ouverture deux éditoriaux, l’un de Perry Anderson, l’autre de l’actuelle rédactrice en chef Susan Watkins dont chacun pourra apprécier l’ampleur et la profondeur de vues. Les autres articles sont consacrés à la crise du capitalisme ouverte depuis 2008 avec des approches parfois un peu différentes mais toujours d’une rare exigence sur le terrain intellectuel.
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[1] Pour les œuvres récemment traduites en français, on pourra lire Les origines de la postmodernité aux Prairies ordinaires et Le nouveau vieux monde chez Agone.

>Voir l’article en ligne sur le sire de Regards.fr

Guillaume Liégard
Regards, 28/02/13
Compte-rendu

La revue Agone inaugure une série de parutions annuelles d’articles de la New Left Review (NLR) en français. Une regrettable anomalie prend ainsi fin. Alors qu’il existe une édition en espagnol de la NLR et que des sélections d’articles sont publiées en grec, en italien, en coréen, en portugais et en turc, ce medium essentiel de diffusion des pensées critiques était jusqu’alors resté pour l’essentiel inaccessible au lecteur francophone.

Fondée en 1960, formellement basée en Grande-Bretagne, même si le centre de gravité de la revue s’est déplacé au fil des années aux États-Unis, la NLR est devenu le navire amiral de la gauche intellectuelle occidentale. D’un style savant mais ne s’encombrant pas des lourdeurs de l’académisme, elle s’est imposée comme un espace incontournable pour la réflexion à gauche. De Sartre à Zizek en passant par Nancy Fraser, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Frédérick Jameson, Wang Hui ou encore Robert Brenner, David Harvey, Tariq Ali, Michel Aglietta et Mike Davis, l’impressionnante liste des contributeurs témoigne d’une ambition : saisir les coordonnées politiques du temps présent à travers la théorie sociale – les sciences humaines et sociales – et la culture.

Consacrée à la grande crise contemporaine, ce numéro bizarrement intitulé « crise financière globale ou triomphe du capitalisme ? », s’ouvre par le texte « Renouvellements », un éditorial de Perry Anderson datant de janvier 2000. Celui qui est une des principales chevilles ouvrières de la revue depuis son origine délivre là un véritable discours de la méthode. Les articles qui suivent en sont une illustration. Dans son éditorial de janvier 2010, Susan Watkins, qui assume aujourd’hui la direction de la NLR, réaffirme la pertinence du projet dans le contexte de la crise contemporaine, ce que démontrent les autres contributions réunies dans ce volume.

Qu’est-ce que la méthode NLR ? C’est d’abord une conception de la politique comme champ de bataille global. Contre tout provincialisme, il s’agit d’offrir une perspective internationale sur les dynamiques qui font une époque : les mouvements politiques et sociaux, les forces de propulsion internes au système capitaliste, le déploiement des armes de la critique, les tendances culturelles. La première mission que se donne la NLR consiste ainsi à dresser la carte de la situation tout en s’engageant de manière polémique dans les grande controverses intellectuelles du moment.

Comment la revue est-elle parvenue à traverser les décennies qui ont conduit de l’effervescence des années soixante à la grande récession post-2008 ? Où l’équipe de la NLR a t-elle puisé la force de ne pas sombrer dans la dépression collective, ni de perdre toute lucidité lors du grand recul de la fin du XXe siècle ? L’histoire de la revue fait apparaître de nombreux changements dans les influences politiques (travaillistes, gramsciennes, maoïstes, guévaristes, trotskistes, etc.) et théoriques, les intérêts géographiques et thématiques, ce qui témoigne d’une curiosité toujours vive, d’une capacité renouvelée à se remettre en question. Mais au-delà des tournants opérés, la détermination qui a permis à la revue de tenir bon semble reposer sur une sévère discipline intellectuelle qui se déploie aujourd’hui en une double exigence : ne rien céder sur la critique du système, ne jamais sous-estimer son pouvoir.

Contrairement à une organisation vis-à-vis de ses membres, Anderson considère qu’une revue intellectuelle n’a pas à réconforter ses lecteurs : « sa première obligation est de présenter une vision juste du monde, quelle que puisse être son influence sur le moral des troupes ». Ce « réalisme sans compromis » est la condition pour éviter les écueils que sont l’accommodement et son cortège de reniements, la recherche à tout prix de motifs de consolation qui ne conduit qu’à de plus grands découragements ou encore l’interprétation fallacieuse des renforcements de l’emprise du système comme autant de signes de sa transformation, ce qui revient tout bonnement à prendre des vessies pour des lanternes. De ce positionnement découle une série de lignes directrices. Une solidarité sans faille vis-à-vis des luttes et des poussées politiques des gauches ne doit pas conduire à surestimer leur potentiel, ni à embrasser un maximalisme stérile. Il est tout autant nécessaire de « ne pas donner foi aux illusions selon lesquelles le système avance à un rythme régulier dans une direction progressiste » et de combattre sans merci « les mythes conformistes visant à faire croire à l’urgence de le protéger des forces réactionnaires » qui mènent tout droit à la reddition.

Ces principes vont de pair avec une distance de la revue par rapport à l’organisation concrète du combat anticapitaliste qui lui est parfois reproché. C’est certainement le signe d’un positionnement singulier aux carrefours des traditions et préoccupations qui constituent la gauche dans son acception la plus authentique et la plus large. C’est aussi, sans doute, une inscription dans la temporalité propre à la bataille des idées qui ne se confond pas avec l’urgence de l’action militante. Mais, davantage encore, cette distance est la conséquence de l’affaiblissement des organisations et des mouvements. Après tout, lorsque ceux-ci était significativement plus puissants, il existait des canaux d’influence réciproques, par exemple par le biais de personnages comme le dirigeant de la IVè internationale Ernest Mandel dans les années 1970 ou de relations privilégiées avec des courants du parti communiste italien au cours de la décennie précédente. En somme, au niveau de généralité où se situe la revue, la distance vis-à-vis de la pratique de la lutte des classes est principalement un symptôme de la dégradation de la situation.

La NLR c’est aussi un style au service d’une ambition : polariser le débat. Anderson souligne que la droite avec des auteurs comme Fukuyama, Brezinski, Huntington, Friedman a livré une série d’analyses claires de là ou va le monde dans un style non académique, accessible à un large public international. « La gauche devrait mettre un point d’honneur à écrire au moins aussi bien que ses adversaires » ! C’est une tâche à laquelle s’attellent les éditeurs de la NLR, en effectuant un travail substantiel de réécriture des articles, leur imprimant un style incisif devenu une marque de fabrique.

Partant du point de vue qu’« on a plus besoin aujourd’hui de l’esprit des lumières que de l’évangile », Anderson propose comme critère d’appréciation des mérites de la revue sa capacité « à choquer ses lecteurs en appelant un chat un chat », c’est-à-dire de ne laisser place à aucune complaisance lorsqu’il s’agit de lever l’ambiguïté entre le souhaitable et le faisable. Lorsque Anderson écrit « Renouvellements », au début des années 2000, le faisable paraît bien ténu. Certes, la poursuite du lent processus d’affaiblissement de la hiérarchie des sexes et le développement d’une conscience écologique peuvent être interprétés comme des signaux positifs. Mais le tableau général est nettement dominé par les tonalités sombres : la démocratie s’étend mais perd toute substance, le mouvement ouvrier est pratiquement inerte, le néolibéralisme règne sans partage sur le globe et s’affirme comme « l’idéologie qui a eu le plus grand succès dans l’histoire du monde ». Scruter les transformations du système constitue alors une boussole pour l’activité de la revue car « si les énergies humaines nécessaires à un changement de système doivent de nouveau être libérées, elles seront issues du métabolisme même du capital ».

Au faîte de la défaite, cette forme de fidélité au matérialisme historique autorise Anderson à définir les conditions de possibilités d’une réouverture idéologique et stratégique: « Rien de moins qu’une récession de l’ampleur de celle de l’entre-deux guerres semble capable de secouer les paramètres du consensus. ». Maintenant que cet événement se produit, la NLR est logiquement aux avant-postes pour tenter d’en saisir la portée.

Comprendre cette crise, ce à quoi elle a mis fin, ce à quoi elle n’a pas mis fin, tel est l’objectif que se donne la revue sous la plume de Susan Watkins dans « Paysages instables », son éditorial de janvier 2010. Quel est l’avenir du néolibéralisme ? L’hégémonie US est-elle en cause ? Comment la Chine va t-elle parvenir à amortir ce choc gigantesque et s’adapter au rapide accroissement de sa puissance relative dans le jeu géopolitique global ? Quelle cartographie du prolétariat mondial peut-on dresser ? Constatant avec Gramsci que « l’élément décisif de toute situation reste la force organisée et prête à intervenir », Watkins ne se déprend pas du pessimisme de l’intelligence dans lequel la revue a excellé depuis les années 1990. Elle prend acte du fait qu’« au plan politique l’issue de la crise a été entièrement façonnée par en haut » et que, faute d’opposition – rappelons qu’elle écrit avant les grandes turbulences socio-politiques dans l’Europe du Sud et le mouvement Occupy –, le néolibéralisme a pu se muer en « libéralisme régulatoire » sans rien céder sur ses principales composantes.

Début 2008, la revue a donc publié une série de contributions au sujet de la crise. The crisis of democratic capitalism de Wolfgang Streeck est sans doute l’une des plus importantes (une version abrégée de ce texte est parue dans Le Monde diplomatique). La crise de la finance y est lue comme l’épuisement du compromis social qui s’est noué via la dette publique et la dette des ménages depuis le début des années 1980 ; elle marque la fin du dispositif de régulation socio-économique qui avait pris le relais de celui fondé sur la croissance des salaires établi dans l’après-guerre et entré en crise dans les années 1970. L’articulation du politique et de l’économique proposé par Streeck constitue un récit à la fois profond et cohérent qui s’impose comme une narration alternative à celui centré sur l’instabilité financière ; les éditorialistes du Washington Post, du Financial Times ou de Project Syndicate ne s’y sont pas trompés. Autre exemple, l’article de Stathis Kouvelakis, The Greek Cauldron, paru à l’automne 2011 est une analyse sur le vif de situation grecque en tant que maillon faible dans la chaînes des événements de la crise européenne (en français Contretemps et la Revue des Livres notamment se sont fait l’écho de ses arguments).

Les articles retenus dans ce numéro de la revue Agone-NLR n’étaient pas jusqu’alors disponibles en français. Ils illustrent, à propos de la crise, les grands types d’écrits que publie la revue : analyse économique, texte programmatique, contre-feux, étude nationale, essai théorique et portrait intellectuel sous la forme d’entretien.

La contribution de Robert Brenner permet de lire la crise financière comme l’éclatement des contradictions qu’il avait mis en lumière dans un article extrêmement influent, Economics of Global Turbulence, paru en 1998. Selon son interprétation, l’effondrement des prix des actifs financiers et de l’immobilier étasunien en 2007–2008 est la manifestation de l’accumulation de capacités de production excédentaire à l’échelle mondiale et de la perte structurelle de dynamisme productif du capitalisme américain entamé dès la fin des années 1960. Le capitalisme fait face à un ralentissement de long terme dont rien n’indique qu’il puisse se remettre.

« La crise 2.0 » de Robin Blackburn prend la forme plus directement politique d’une grande proposition stratégique. Partant d’une appréciation critique de l’impasse à laquelle conduit l’action des gouvernements en réponse à la crise, il propose un ensemble « de solutions constructives pour une vraie sortie de crise à gauche » : un salaire minimum mondial, un audit sur les dettes souveraines et la répudiation des dettes illégitimes, la mise en place d’un véritable service public du crédit, des investissements dans les infrastructures et les technologies vertes. Ces éléments dessinent une voie de développement basée sur « de bonnes conditions de travail, l’éducation pour tous, des soins de qualité, l’égalité entre les sexes et la mobilisation des compétences de haut niveau ».

Son souci de réalisme débouche parfois sur certaines propositions comme « la suppression des cotisations sociales pour les travailleurs à bas salaires et les moins de trente ans » qui, lues depuis l’hexagone après l’adoption du pacte de compétitivité, ne peuvent paraître que surprenantes. Son appel aux États et aux entreprises afin qu’ils empruntent une voie guidée par la recherche d’avantages compétitifs par le haut plutôt que de s’enferrer dans une course vers le bas en termes de standards sociaux peut également étonner, d’autant plus que cela est posé sans aucun lien avec les rapports de force sociaux. Plus largement, c’est l’affirmation de la possibilité d’une issue progressiste aux crises économique et écologique à l’intérieur du système qui mériterait d’être discutée en tant que telle. Elle situe son propos à distance d’une démarche transitoire qui, au contraire, travaille les contradictions entre les demandes populaires unificatrices et les limites socio-économiques du système à un moment donné.

Parmi les autres contributions, celle de Jan Breman intitulée « Le mythe du vaste filet de sécurité mondial » se rangerait dans la catégorie du contre-feux. Alors que la résilience des plus pauvres face à la crise est louée par une série de commentateurs libéraux, Breman déconstruit efficacement le discours sur les vertus du travail informel qui concerne 50 à 90 % des travailleurs en Amérique latine, Afrique et Asie du Sud et de l’Est. A partir du cas d’Ahmedabad, une ancienne cité ouvrière de l’État indien du Gujurat, il témoigne de la baisse du revenu des catégories les plus pauvres avec la crise et du fait que la possibilité d’un retour dans des campagnes elles-mêmes paupérisées ne constitue aucunement un filet de sécurité sociale. Il analyse également les effets structurels de l’absence d’emploi pérenne et de la fragmentation des tâches, qui ont permis d’abaisser au minimum le coût du travail à l’échelon le plus bas de l’économie mondiale et de maintenir les travailleurs isolés les uns des autres. Enfermés dans des identités primordiales (la famille, la région d’origine, la caste ou la religion), ceux-ci sont mis en concurrence et, selon le vieux principe du diviser pour mieux régner, privés de toute capacité à construire un rapport de force sur la base de leur activité de travailleur.

L’article de Daniel Finn consacré à l’Irlande relève du type de l’étude nationale approfondie. L’absence de la gauche dans les turbulences politiques enclenchées par le crash du Tigre celtique est examinée à la lumière de l’histoire politique du pays et de l’incapacité des courants nationalistes depuis les années 1920 à articuler la question nationale avec la lutte des classes.

Les deux dernières contributions se situent plus directement dans le champ de la théorie. « Spéculations sur l’état stationnaire » de Gopal Balakrishnan constitue un essai ambitieux et particulièrement stimulant pour interpréter l’épuisement de la croissance dans les pays riches. La tendance séculaire à la décélération ne relève pas seulement d’une tendance à la stagnation économique, mais manifeste des problèmes démographiques, écologiques, politico-idéologiques et géopolitiques qui l’exacerbent et la surdéterminent. En essayant de comprendre où nous en sommes dans la longue durée, il en vient à imaginer comment pourrait se dérouler la fin du capitalisme. Il en conclut avec Hegel que, faute de projets politiques organisés, l’avenir pourrait bien cesser d’être une catégorie pertinente, l’histoire dérivant au fil des catastrophes écologiques et d’une dynamique économique amorphe.

Le volume se clôt sur un grand entretien avec Giovanni Arrighi réalisé, peu avant sa mort en 2009, par David Harvey. La trajectoire personnelle, intellectuelle et politique d’Arrighi est l’occasion d’un formidable voyage depuis le petit entrepreneuriat industriel dans l’Italie de l’après-Guerre aux grands débats théoriques contemporains sur la logique du développement capitaliste via le creuset politique des mouvements de libération africains des années 1960 et des luttes ouvrières italiennes des années 1970. Dans un échange particulièrement dense et vivant, Arrrighi témoigne de la manière dont ses problématiques de recherche ont émergé. Il explicite ses désaccords avec Brenner et Wallerstein sur la dynamique du capitalisme global, montre comment il a pu s’appuyer sur Braudel pour élaborer une conception originale de la finance comme symptôme de l’épuisement d’un système hégémonique, et revient sur son interprétation de l’émergence de la puissance chinoise.

Au final, ce volume ne se contente pas de rendre accessible au lectorat francophone des réflexions parmi les plus solides au sujet de la crise contemporaine ; il contient une proposition de ce que penser l’époque signifie. Cette ambition intellectuelle est une invitation à ce que la gauche politique et sociale, en France en particulier, ose se hisser à la hauteur des possibilités que lui offre ses forces non négligeables dans une conjoncture historique plus ouverte qu’elle ne le fut durant des décennies.

Lire l’article sur le site de la revue ContreTemps

Cédric Durand
ContreTemps, 29 novembre 2012
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