dans la collection
« L’Ordre des choses »

 
couverture
C. Wright Mills
L’Élite au pouvoir

Parution : 16/03/2012

ISBN : 9782748901597

Format papier
612 pages (12 x 21 cm) 26.00 €
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Titre original : The Power Elite (Oxford University Press, 1956, 2000)
Traduit de l’anglais par André Chassigneux
Préface de François Denord

Première édition française sous le titre L’Élite du pouvoir (François Maspero 1969)

Nouvelle édition revue et actualisée ; notamment complétée par une annexe qui rassemble les réponses de l’auteur aux critiques de tous ordres suscitées par son ouvrage.

L’élite au pouvoir est composée d’hommes dont la position leur permet de transcender l’univers quotidien des hommes et des femmes ordinaires ; ils sont en position de prendre des décisions aux conséquences capitales. Ils commandent les principales hiérarchies et organisations de la société moderne. Ils font marcher la machine de l’État et défendent ses prérogatives. Ils dirigent l’appareil militaire. Ils détiennent les postes de commandement stratégiques de la structure sociale, où se trouvent centralisés les moyens efficaces d’exercer le pouvoir et de devenir riche et célèbre.

Ce livre offre des outils pour penser les catégories dirigeantes : différenciées à leur base, elles s’imbriquent à leur sommet et dépossèdent le grand public de son pouvoir sur la vie démocratique. Cette élite est clientéliste, clanique et corrompue. Le livre détaille les conditions qui permettent à une telle situation de perdurer et entend expliquer comment le débat public se restreint souvent à un débat entre prescripteurs d’opinions.

Membre du Centre de sociologie européenne, François Denord, qui a préfacé et actualisé ce livre, travaille sur les idéologies économiques et la structure des élites dirigeantes en France.

Universitaire américain atypique, Charles Wright Mills fut une icône de la gauche intellectuelle des années 1960. Personnalité excessive, mort à quarante-cinq ans d’une crise cardiaque, il ne dépareillait pas d’un James Dean ou d’un Jack Kerouac. Peu de chose inclinait pourtant ce fils d’un agent d’assurances à se muer en une égérie de la sociologie critique.

L’économie, jadis composée d’un semis de petites unités de production fonctionnant en équilibre autonome, est à présent dominée par deux ou trois cents entreprises géantes, unies entres elles par des liens administratifs ou politiques, qui détiennent ensemble les clés des décisions économiques.
L’ordre politique, jadis composé de quelques douzaines d’États décentralisés, reliés par une moelle épinière fragile, est devenu un appareil exécutif centralisé, qui a absorbé entre ses mains de nombreux pouvoirs autrefois éparpillés, et qui pénètre aujourd’hui dans les moindres recoins de la structure sociale.
L’ordre militaire, qui était jadis une administration peu importante, dans une ambiance de méfiance entretenue par les milices des États, est devenu le secteur le plus vaste et le plus coûteux du gouvernement, et, bien que fort habile dans l’art souriant des relations publiques, il a aujourd’hui toute l’efficacité menaçante et maladroite d’une bureaucratie tentaculaire.
Dans chacun de ces domaines institutionnels, les moyens de pouvoir dont disposent les responsables ont augmenté dans d’énormes proportions ; leur pouvoir central exécutif s’est amplifié ; à l’intérieur de chacun d’entre eux, l’on a mis au point un système d’administration moderne de plus en plus rigide.
À mesure que chacun de ces domaines s’élargit et se centralise, les conséquences de ses activités s’amplifient, et les relations qu’il a avec les deux autres ordres se font plus nombreuses. Les décisions prises par une poignée d’entreprises privées influencent non seulement l’économie mondiale, mais aussi les évènements militaires et politiques. Les décisions de l’administration militaire affectent gravement la vie politique, et le niveau de l’activité économique. Les décisions prises dans le domaine politique déterminent les activités économiques et les programmes militaires. Il n’y a plus d’un côté une économie, et de l’autre un ordre politique renfermant un appareil militaire sans rapport avec la politique ni avec les puissances d’argent. Il y a une économie politique unie par d’innombrables liens aux institutions et aux décisions militaires. Des deux côtés de la ligne de démarcation mondiale qui traverse l’Europe centrale et passe par les confins de l’Asie, les structures économiques, militaires, et politiques s’entrecroisent de plus en plus. S’il y a une intervention du gouvernement dans l’économie de l’entreprise, il y a aussi une intervention de l’entreprise dans le processus de gouvernement. Au sens structural, ce triangle du pouvoir est à l’origine de l’entrecroisement des directoires qui joue un rôle essentiel dans la structure historique du présent.
Cet entrecroisement se manifeste clairement à chaque période de crise que subit la société capitaliste moderne : dépression, guerre, et prospérité. Dans chacune de ces circonstances, les hommes au pouvoir prennent conscience de l’interdépendance des grands ordres institutionnels. Au XIXe siècle, où toutes les institutions étaient d’une échelle plus petite, elles s’intégraient de façon libérale dans l’économie automatique par le jeu autonome du marché, et dans le système politique automatique par le marchandage et le scrutin. L’on posait alors en principe que du déséquilibre et de la friction provoqués par les décisions d’importance limitée qu’on pouvait prendre à l’époque, un nouvel équilibre finirait par sortir. Ce principe n’est plus valable aujourd’hui, et les hommes qui dirigent les trois hiérarchies dominantes n’y croient pas.
En effet, étant donné le champ de leurs conséquences, les décisions et les indécisions de chacun des trois ordres retentissent sur les deux autres, et par conséquent les décisions au sommet sont soit soumises à une coordination, soit confiées à une indécision supérieure. Il n’en a pas toujours été ainsi. Quand l’économie, par exemple, était composée d’une masse de petits entrepreneurs, beaucoup d’entre eux pouvaient faire faillite sans que les conséquences se fassent sentir ailleurs qu’à l’échelon local ; les autorités politiques et militaires n’avaient pas à intervenir. Mais aujourd’hui, étant donné les programmes politiques et les engagements militaires, ces autorités peuvent-elles se permettre de laisser ruiner par une crise certaines unités essentielles de l’économie privée ? Elles interviennent de plus en plus dans les affaires économiques, et, ce faisant, les décisions importantes dans chaque ordre sont contrôlées par les agents des deux autres, et les structures économique, militaire, et politique s’enchevêtrent.
Au pinacle de chacun de ces trois domaines élargis et centralisés sont apparus les hommes qui constituent les élites économique, politique, et militaire. Au sommet de l’économie, parmi les riches de l’entreprise, se trouvent les présidents-directeurs généraux ; au sommet de l’ordre politique, les membres du directoire politique ; au sommet de l’appareil militaire, l’élite de soldats-hommes d’État groupés autour des chefs d’état-major et de l’échelon supérieur du commandement. À mesure que ces trois domaines coïncident, et que le champ de leurs décisions s’élargit, les chefs des trois ordres – seigneurs de la guerre, dirigeants d’entreprise, et directoire politique – tendent à s’unir pour former l’élite du pouvoir en Amérique.

***

1. Nous savons que les hommes ont fortement tendance à choisir les media dont le contenu s’accorde avec leurs idées. Il se produit une sorte de sélection des opinions nouvelles en fonction des opinions anciennes. Personne ne semble rechercher les contre-affirmations que d’autres media peuvent proposer. Les émissions de radio, les magazines et les journaux ont souvent un public assez cohérent, et ils peuvent ainsi renforcer leurs messages dans l’esprit de ce public.
2. L’idée de faire jouer les media les uns contre les autres suppose que les media ont vraiment des contenus différents. Elle suppose une véritable concurrence, qui n’existe généralement pas. Les media se donnent une apparence de variété et de concurrence, mais si l’on y regarde de près, leur concurrence se fait sous forme de variations sur quelques thèmes standardisés, et non sous forme de conflits d’opinion. Il semble que la liberté de soulever réellement les problèmes soit de plus en plus l’apanage exclusif des petits groupes d’intérêts qui ont continuellement et facilement accès à ces media.
3. Non seulement les media se sont infiltrés dans notre expérience des réalités externes, mais ils ont pénétré jusque dans l’expérience que nous avons de notre moi. Ils nous ont donné de nouvelles identités et de nouvelles aspirations vers ce que nous voudrions être et vers ce que nous voudrions paraître. Dans les modèles de comportement qu’ils nous proposent, ils offrent un ensemble de critères nouveau, plus vaste et plus souple, pour évaluer notre moi. En utilisant les termes de la théorie moderne du moi, nous pouvons dire que les media mettent le lecteur, l’auditeur, le spectateur en contact avec des groupes de référence plus vastes et plus haut placés – groupes réels ou imaginés, perçus directement ou par personne interposée, connus personnellement ou d’un coup d’oeil distrait – qui servent de miroir à son image de lui-même. Les media ont multiplié le nombre de groupes auprès desquels nous cherchons une confirmation de l’image que nous avons de notre moi.
Allons plus loin :
— les medias disent à l’homme de la masse qui il est – ils lui donnent une identité ;
— ils lui disent qui il veut être – ils lui donnent des aspirations ;
— ils lui disent comment y arriver – ils lui donnent une technique ;
— ils lui disent comment avoir l’impression d’y être arrivé même quand il n’a pas réussi
— ils lui donnent l’évasion.
Le fossé qui sépare l’identité et l’aspiration conduit à la technique et/ou à l’évasion. C’est probablement la formule psychologique fondamentale des media de masse à notre époque. Mais cette formule n’est pas en harmonie avec le développement de l’être humain. C’est la formule d’un pseudo-univers que les media inventent et entretiennent.
4. Les media de masse, tels qu’ils existent généralement aujourd’hui, et surtout la télévision, empiètent souvent sur la discussion en petit groupe et détruisent la possibilité d’un échange d’opinion raisonnable, réfléchi et humain. Ils sont en grande partie responsables de la destruction de la vie privée au vrai sens humain de ce mot. C’est pour cette raison majeure que non seulement ils ne peuvent pas avoir une influence éducative, mais ont même une influence néfaste : ils ne formulent pas pour le spectateur ou pour l’auditeur les sources générales de ses tensions et de ses angoisses intimes, de ses mécontentements informulés et de ses espoirs à demi conscients. Ils ne permettent pas à l’individu de transcender son milieu étroit ni de préciser la signification intime de ce milieu.
Les media nous proposent beaucoup d’informations et de renseignements sur ce qui se passe dans le monde, mais ils permettent rarement à l’auditeur ou au spectateur d’établir un véritable lien entre sa vie quotidienne et ces réalités plus vastes. Ils ne relient pas les informations qu’ils donnent sur les problèmes publics aux difficultés ressenties par l’individu. Ils ne facilitent pas l’analyse rationnelle des tensions, celles de l’individu ou celles de la société qui se reflètent dans l’individu. Au contraire, ils le distraient et l’empêchent de comprendre son moi ou son monde, en fixant son attention sur des agitations artificielles qui, dans le cadre de l’émission, se résolvent soit par une action violente soit par ce qu’on appelle humour. Bref, elles ne sont jamais résolues pour le téléspectateur. La principale tension des media, et leur principal élément de distraction, est le conflit entre le désir de posséder certains biens de consommation ou certaines femmes considérées généralement comme belles, et le fait qu’on ne les possède pas. Il y a presque toujours une atmosphère générale de distraction animée, d’agitation dramatique, mais elle ne mène nulle part et ne débouche sur rien.

Dossier de presse
Compte-rendu François Thoreau Liens socio, 15/06/12
Wright Mills et la haute immoralité Jacques Dubois Mediapart, 22/04/2012
Les élites contre la démocratie, entretien avec François Denord Entretien réalisé par Roland Pfefferkorn La Marseillaise, 15/04/12
Le retour de l'élite Gilles Bastin Le Monde des livres, 06/04/12
Aux dîners du Siècle, l’élite du pouvoir se restaure F. Denord, P. Lagneau-Ymonet et S. Thine Monde diplomatique, février 2011
Compte-rendu

L’événement de la crise économique qui nous secoue actuellement n’est-elle pas le fait de l’accession formelle au pouvoir, supposé démocratique, de gouvernements de « techniciens » dont la seule vocation consiste à « rassurer » les marchés ? Personne n’est dupe quant au rôle de ces technocrates, imposés aux peuples européens pas tant pour rassurer les marchés que pour en exécuter les caprices — trop de dépenses publiques par ici, pas assez de croissance par là. A-t-on pris la peine d’établir une cartographie soigneuse des allers et retours effectués par certains dirigeants européens entre gouvernements nationaux, banques privées et banques centrales1 ?
Voilà précisément où se situent les liaisons dangereuses que C. W. Mills s’attelle à mettre en évidence, tout au long de cette somme imposante (de près de 600 pages), L’élite au pouvoir, republié en français dans une nouvelle édition mise à jour. On comprend donc que les quelque 56 ans qui nous séparent de sa publication originale ne sont pas parvenus à lui ôter un gramme d’actualité, à l’heure de ces grands directoires mondiaux qui nous gouvernent2. Un mot d’abord sur l’objet ; clair, lisible, doté d’une remarquable préface signée du sociologue F. Denord – limpide et instructive -, l’ouvrage de Mills trouve là un écrin à sa juste mesure.
En outre, cette édition inclut les réponses de C. W. Mills à ses détracteurs. Ce complément éclaire d’un jour plus direct encore la personnalité très entière du sociologue. Les répliques qu’il prend la peine de formuler sont redoutablement incisives. Ainsi, à ceux qui lui reprochent son pessimisme constant, à une époque sans doute où l’humeur porte, guillerette, vers les Golden Sixties, il renvoie sa vérité cinglante : « Le monde que j’essaye de comprendre ne me rend ni politiquement optimiste ni moralement satisfait, ce qui revient à dire que je trouve difficile de jouer l’imbécile heureux » (p. 561).
Prédisposition à l’esprit chagrin, perpétuel insatisfait ? On ne saurait moins bien dire, tant à l’appui de ce pessimisme, l’étude que produit C. W. Mills est fortement empirique, riche en faits, en histoires, en trajectoires personnelles, en analyses percutantes des dynamiques sociales à l’œuvre ; son analyse fait avant tout de lui un observateur particulièrement avisé et lucide de son temps. Il documente remarquablement ses thèses, si pessimistes le rendent-elles, et situe toujours les cas qu’il mentionne dans leur portée historique, dans leur enracinement, dans les attachements qu’ils produisent.
C’est sur cette base solidement construite que Mills appuie sa thèse d’une « élite au pouvoir », clé de voûte conceptuelle de l’édifice. « Par élite au pouvoir, écrit-il, nous entendons ces cercles politiques, économiques et militaires qui, dans un ensemble complexe de coteries entrecroisées, partagent l’ensemble des décisions d’importance au moins nationale » (p. 26). L’ouvrage, dans un effort didactique louable, propose un chapitre d’introduction très clair qui reprend les principaux enseignements de la notion « d’élite au pouvoir » (chapitre I, « Les Hautes sphères »), qui sont encore retravaillés dans les chapitres de conclusion (XI à XV). Ainsi, si les concepts se laissent facilement appréhender par eux-mêmes, c’est bien au fil des chapitres intermédiaires qu’ils prennent corps. Souvent, lorsqu’il propose une hypothèse, Mills la circonscrit, pare consciencieusement aux objections et la déroule de manière bien convaincante.
Finalement, C. W. Mills interroge l’émergence progressive de cette matrice bien particulière du pouvoir. Il rejette tout déterminisme et des perspectives trop « structurales », qui seraient marquées par une certaine essentialisation de ces catégories. Au contraire, il tisse sa toile conceptuelle au gré des va-et-vient de trajectoires personnelles, d’hommes particuliers qui occupent des positions de pouvoir dans une configuration donnée ; il nous invite à suivre à la trace ces « agents supérieurs » de chacun des grands ordres sociaux (économique, politique et militaire), relativement autonomes dans leur agir, mais toujours en situation d’interdépendance. « C’est seulement dans une coalition souvent complexe qu’ils prennent et exécutent les décisions les plus importantes » (p. 414).
Mills rédige son essai volumineux d’une plume joyeuse, vive, féroce. L’ouvrage se lit bien souvent comme un thriller politique de très bonne facture. On se laisse prendre au jeu de son ironie carnassière lorsqu’il traite des « patriciens des grandes villes » ou, mieux encore, de la « haute société locale », composée des « anciens » et des « nouveaux » riches. On glousse lorsqu’il assène qu’ « à l’heure actuelle (…), on présente les barons voleurs comme les grands hommes d’État de l’industrie » (p. 140). On s’esclaffe lorsque, citant Balzac, il nous livre sa conception bien à lui du bonheur des riches : « Les riches, écrit-il, comme les autres hommes, sont peut-être simplement plus humains qu’autre chose. Mais leurs jouets sont plus gros ; ils en ont plus ; ils en ont plus à la fois » (p. 242). Ce langage direct correspond à un dessein explicite de l’auteur, qui mettait un point d’honneur à « délaisser jargon et verbiage », selon le mot de F. Denord dans la préface, dans un souci de se rendre accessible au plus grand nombre et de fournir des armes conceptuelles à son lectorat.
Car c’est bien de cela qui s’agit. Ce concept « d’élite au pouvoir » ne cesse d’être travaillé tout au long de l’ouvrage, de manière à la fois simple et très rigoureuse, tant et si bien qu’il en sort avec une belle cohérence intellectuelle. Mills le dote, au fil des pages, d’une robustesse à toute épreuve, ne cessant de le reprendre sous des aspects différents, de le pétrir d’une pluralité de perspectives complémentaires, toujours informées sur le plan empirique — et donc donnant du corps et du coffre à sa thèse. Tant et si bien que, sous quelque angle qu’on l’aborde, « l’élite au pouvoir » se donne à voir au lecteur, et permet de retracer la position des grands ordres sociaux, ainsi que des membres qui le composent, en relations les uns par rapport aux autres.
Par cette approche, ce sont donc avant tout des outils puissants que C. W. Mills nous offre, et dont nous devons hériter. Ces outils doivent nous permettre une nouvelle appréhension de la crise actuelle, du rôle des agences de notations, des affinités électives du CAC40, du groupe Bilderberg, etc. En un mot, ils nous donnent la possibilité d’une prise sur la finance mondialisée, cet « ennemi sans nom » désigné par l’actuel Président de la République, auquel C. W. Mills n’a de cesse, tout au long de l’Élite au pouvoir, de donner un nom et de la chair.

1 Une idée de ce phénomène, dont les contours sont sans doute encore loin d’être éclaircis, peut être trouvée dans l’article à retentissement de M. Roche, « Goldman Sachs, le trait d’union entre Mario Draghi, Mario Monti et Lucas Papadémos », Le Monde, 15 novembre 2011, en ligne : http://www.lemonde.fr/europe/article/2011/11/14/goldman-sachs-le-trait-d-union-entre-mario-draghi-mario-monti-et-lucas-papademos_1603675_3214.html.

2 Voir par exemple le saisissant reportage de l’écrivain E. Carrère sur le forum économique mondial, « Quatre jours à Davos », Revue XXI, n° 18, printemps 2012.

Lire l’article sur le site de Liens socio

François Thoreau
Liens socio, 15/06/12
Wright Mills et la haute immoralité
Lire l’article sur le site de Mediapart.
Jacques Dubois
Mediapart, 22/04/2012
Les élites contre la démocratie, entretien avec François Denord

Le livre de Wright Mills, L’Élite au pouvoir a été publié aux États-Unis en 1956. Il décrit la “haute sphère” de la société étatsunienne de l’époque dans toutes ses composantes, notamment les riches des entreprises, les politiciens professionnels et les militaires. Bien que datant de plus d’un demi-siècle, sa lecture éclaire bien des aspects de l’oligarchie au pouvoir en France. À(re)découvrir. Entretien avec François Denord, chercheur au CNRS, qui a préfacé la nouvelle édition.

Quels sont les liens entre les différentes composantes de l’oligarchie américaine ? L’Élite au pouvoir décrit l’étroite imbrication des pouvoirs économiques, politiques et militaires aux États-Unis. Que ceux qui les exercent soient patrons, politiques ou chefs de guerre, peu importe. Les dirigeants américains que dépeint Mills ont des origines sociales et des formations très largement similaires. Ils en deviennent interchangeables et capables de passer d’une position de pouvoir à une autre. L’armée est ainsi devenue un agent économique essentiel dont les élites se reconvertissent dans les entreprises ou dans la politique. Quant aux grands patrons, ils financent des professionnels de la politique, voire se lancent eux-mêmes dans la bataille électorale. Aux yeux de Mills cette fermeture de l’élite est d’autant plus préjudiciable pour la démocratie que le pouvoir des dirigeants est considérable. Une étroite minorité d’individus a, en effet, la capacité de prendre (ou de ne pas prendre) des décisions susceptibles d’affecter le destin de l’humanité toute entière. C’est cette démesure que pointe Mills et dont il explique les ressorts.

Quelle a été la réception du livre lors de sa parution ?
Le livre a fait couler beaucoup d’encre. De nombreux commentateurs n’ont pas apprécié que l’on puisse écrire que le pays phare du “monde libre” vive sous la coupe d’une oligarchie. L’élite que critique Mills se montre, en outre, clientéliste, clanique et corrompue. Autrement dit, “immorale”. Face à ce réquisitoire, toutes les sommités académiques (en sociologie et science politique) y sont allées de leur compte-rendu. Certaines ont prétendu que Mills surestimait le pouvoir des militaires et minimisait celui des politiques. D’autres n’ont pas manqué de raillé ce que l’ont a appelé le modèle des trois C : la classe dirigeante, telle que la décrit Mills, serait “cohérente, consciente et conspiratrice”. Ces lectures sont largement trompeuses. D’abord parce que Mills ne prétend ni que le triangle État-armée-entreprise ait perpétuellement gouverné l’Amérique, ni qu’aucun de ces trois ordres ne puissent dominer les autres. Quant au modèle d’analyse de la classe dirigeante qu’il propose (il se méfie de cette expression), il permet de penser des élites diversifiées à la base, mais unies à leur sommet. Nous publions d’ailleurs dans le livre un texte inédit en français où Mills répond à ses critiques. À son habitude, il s’y montre particulièrement percutant.

Pourquoi republier L’Élite au pouvoir aujourd’hui ?
La dernière édition de L’Élite au pouvoir remontait à la fin des années 1970. Depuis, l’ouvrage a acquis le statut de classique, sans souvent que l’on se donne vraiment la peine de le lire. Le problème auquel il s’attaque est pourtant celui auquel se trouve continuellement confrontées les démocraties comme la nôtre : le manque de contrôle des citoyens sur les pouvoirs. Mieux, le schéma institutionnel qu’il dessine reste tout à fait d’actualité. Le triangle État-armée-entreprise se maintient aux États-Unis. Prenez Robert Gates, secrétaire à la Défense sous les présidences de Bush et Obama : il a travaillé pour la CIA comme pour des grands groupes. Et le modèle d’analyse de Mills ne s’applique pas qu’à l’Amérique. Il postule que toute structure sociale est un agencement d’ordres institutionnels plus ou moins intégrés les uns aux autres. L’Elite au pouvoir fait l’hypothèse que les ordres institutionnels dominants de l’Amérique des années 1950 sont l’armée, l’entreprise et le “directoire politique”. Que dirait-on dans la France d’aujourd’hui ? Le pouvoir y est concentré entre les mains d’individus, énarques pour la plupart, circulant entre les grands corps de 1’État, l’économie et la politique. Issus de milieux très favorisés, ayant fréquenté grands lycées et grandes écoles, les plus puissants d’entre eux se retrouvent dans des lieux de sociabilités exclusifs. Le Siècle, par exemple, ce club qui depuis la Libération réunit en un seul réseau hauts fonctionnaires, grands patrons, politiques et journalistes. Le livre de Mills montre que même en démocratie peut s’opérer une très forte concentration de pouvoirs, sans que cet accaparement ne suscite véritablement de contestation de grande ampleur. C’est d’ailleurs ce qui permet aux dominants de s’affranchir des règles du jeu social que pourtant ils édictent.

Comment expliquer que cette élite puisse se maintenir aussi facilement au pouvoir ?
Dans son livre, Mills fait le portrait d’une société dans laquelle entre les citoyens et les pouvoirs ne se dressent pas des associations, des syndicats ou des partis politiques, mais des médias de masse. Il a sans doute été l’un des premiers à démontrer qu’abondance médiatique ne rime pas nécessairement avec qualité de l’information. Il est même allé plus loin : dans nos démocraties, si soucieuses d’opinion publique, les individus ne forment plus de véritables publics. Ils n’ont pas de contrôle sur des médias, propriétés de grands groupes économiques, qui imposent une hiérarchie de l’information qui va à rebours des grands problèmes du temps : plutôt que de traiter de questions internationales, ils font leurs choux gras de faits divers ; plutôt que d’interroger l’ordre économique et social, ils mettent en scène des célébrités. Mills montre ainsi comment l’élite au pouvoir assoit son pouvoir grâce au concours actif de journalistes vedettes, consultants et autres experts qui passent d’un plateau télévisé à un autre. Cette critique des médias et de la manière dont ils bornent l’espace du pensable et du dicible en politique n’a rien perdu de sa force. C’est d’ailleurs l’un des grands drames de la courte vie de Mills, ce grand pessimiste était visionnaire.

Entretien réalisé par Roland Pfefferkorn
La Marseillaise, 15/04/12
Le retour de l'élite

Publié en 1956 aux États-Unis, L’Élite au pouvoir n’a pas pris une ride. Son auteur, le sociologue américain Charles Wright Mills, était une figure de la gauche radicale au temps du maccarthysme, un universitaire atypique qui introduisit le public américain à la lecture de Max Weber tout en s’enorgueillissant de savoir réparer lui-même sa moto. En 1951 il avait publié Les Cols blancs, une radiographie de la nouvelle classe moyenne dépolitisée et « arrière-gardiste » aux États-Unis. Avec L’Elite au pouvoir, il s’attaquait aux nouveaux dirigeants de l’Amérique, un groupe formé non plus localement mais nationalement et dont la caractéristique est sa capacité de circulation entre les trois sphères du pouvoir : l’économie, la politique et l’armée.
Charles Wright Mills fait feu de tout bois dans ce livre pour décrire et dénoncer cette élite immorale qui peut s’appuyer dans son entreprise de concentration du pouvoir sur ce produit des médias de masse que sont les « célébrités » comme sur ces intellectuels « funambules » qui prêchent, par naïveté ou par intérêt, l’équilibre des pouvoirs et le pluralisme comme garde-fous de la démocratie. Car c’est une des découvertes de Mills : l’élite au pouvoir est trop « distraite par le prestige » pour avoir des idées. Elle a besoin des célébrités pour charmer la nation et des intellectuels pour la détourner de la critique.

Gilles Bastin
Le Monde des livres, 06/04/12
Aux dîners du Siècle, l’élite du pouvoir se restaure

En France comme dans la plupart des démocraties libérales, les membres de la classe dirigeante constituent un groupe social conscient de lui et séparé des autres. Mais l’intégration à ce monde ne s’opère pas spontanément. Entamée au moment des études, elle se prolonge au sein de cercles élitistes, tel Le Siècle, et de réceptions mondaines où se coudoient les vedettes issues de divers horizons professionnels.

Publié aux États-Unis en 1956, en pleine guerre froide, L’Élite du pouvoir de Charles W. Mills a suscité d’intenses controverses. Ce livre démontrait en effet que le pays censé incarner le pluralisme démocratique était en réalité contrôlé par une étroite minorité d’individus juchés aux postes de commande des plus puissantes institutions de la société moderne (État, grandes entreprises, armée, médias, etc.). Le sociologue reconnaissait que « l’élite du pouvoir » se laisse difficilement circonscrire : « Les hommes des sphères supérieures sont impliqués dans un ensemble de “bandes” qui se recoupent et de “cliques” unies entre elles par des liens compliqués1. » Dans la France contemporaine, les choses sont plus simples : un mercredi par mois, vers 20 heures, l’élite du pouvoir s’attable dans les salons cossus de l’Automobile Club de France pour le dîner du Siècle.

De l’aveu même de l’ancien président de cette association, on y mange plutôt mal2. Mais qu’importent les mets et les breuvages. De l’avis d’un habitué, M. Jean-Louis Beffa, ancien président de Saint-Gobain devenu conseiller auprès de la banque Lazard, « on va aux dîners du Siècle pour le pouvoir3 ». Non pas le pouvoir élu, l’autre — quoiqu’un large pont relie les deux : les agapes mensuelles se déroulent place de la Concorde ; l’Assemblée nationale se trouve juste de l’autre côté de la Seine.

Les « importants » autour d’une table

Créé en 1944, Le Siècle n’est ni un groupe de réflexion, ni un club mondain. En favorisant un dialogue réglé entre patrons, journalistes, politiques, hauts fonctionnaires et, dans une moindre mesure, universitaires ou artistes, cette association cherche à produire du consensus plutôt qu’à constituer des antagonismes politiques. Elle réunit des gens « importants » pour ce qu’ils font, plutôt que pour les affinités ou les goûts qu’ils partageraient.

L’initiative de fonder ce cénacle revient à Georges Bérard-Quélin (1917–1990), un journaliste radical-socialiste, éphémère secrétaire de rédaction en 1940 de La France au travail, un journal collaborationniste, avant d’épouser la cause de la Résistance. Homme de réseaux, « BQ », comme on le surnomme, est aussi le patron de la Société générale de presse, une agence dont le fleuron éditorial porte les mêmes initiales que lui : le Bulletin quotidien. Les fondateurs du Siècle et de la Société générale de presse se donnent pour mission de bâtir, grâce à ces deux instruments, « un pont entre des mondes qui s’ignorent trop en France (politiques, hauts fonctionnaires, journalistes, industriels, banquiers) ».

D’un côté, l’association entend faire se rencontrer les puissants et participer à leur renouvellement générationnel, indépendamment des organigrammes industriels et financiers, des hiérarchies administratives ou des honneurs institués. De l’autre, le périodique a pour fonction de fournir à ces mêmes dirigeants un digest de l’actualité économique et politique. C’est sur cette base que le BQ s’impose d’abord comme la gazette coûteuse (en 2011, 25 euros par jour) d’une amicale guindée, avant que son lectorat ne s’élargisse progressivement aux rédactions, administrations et états-majors politiques et patronaux.

Dans l’immédiat après-guerre, de profonds clivages fragmentent la classe dominante : résistants contre collaborateurs ou vichyssois ; patrons — libéraux ou corporatistes — discrédités contre hauts fonctionnaires planificateurs ; partis politiques désunis contre un Parti communiste au plus haut de ses résultats électoraux. Bérard-Quélin et ses associés œuvrent à réconcilier les élites, communistes exceptés. Avec un certain succès. Alors que les premiers gouvernements de la Ve République comptaient 20% de membres du Siècle dans leurs rangs, cette proportion n’a fait que croître durant les années 1960 et 1970, pour atteindre les 58% en 19784. Depuis lors, elle oscille entre le tiers et la moitié des ministres (quelle que soit leur orientation politique), avec un pic de 72% entre 1993 et 1995, sous le gouvernement de M. Edouard Balladur…

A l’occasion de l’hommage rendu au fondateur du Siècle après son décès, son ami Pierre Moussa, un inspecteur des finances reconverti dans la banque (fameux pour avoir tenté de soustraire Paribas à la nationalisation en 1982), se félicitait du chemin parcouru. Le petit cercle des années 1940–1950 a en effet progressivement intégré les principales personnalités politiques françaises (de François Mitterrand, un proche de Bérard-Quélin, à Georges Pompidou en passant par Pierre Mendès France) et a su réunir en un seul réseau grands patrons du public et du privé. « Aujourd’hui, concluait M. Moussa, pas seulement bien sûr grâce au Siècle, mais — je le pense sincèrement — en partie grâce à lui, la situation a changé totalement ; reste à entretenir cette communication entre secteurs d’activité ; reste aussi une tâche permanente, qui est de faire communiquer entre elles les générations successives. »

Le Siècle rassemble désormais environ sept cents membres et invités, soigneusement cooptés par son conseil d’administration, lui-même composé d’une quinzaine de personnes renouvelées pour moitié chaque semestre. La cheville ouvrière de l’organisation s’appelle Etienne Lacour, rédacteur en chef de la Société générale de presse, où il travaille depuis une quarantaine d’années. Il a d’ailleurs remplacé Jacqueline Bérard-Quélin dans l’élaboration des plans de table. Une tâche cruciale dans une organisation où l’on ne fait que dîner : répartir plusieurs centaines de personnes sur des tables de sept ou huit, de telle sorte que tous les secteurs d’activité soient représentés et sans froisser les susceptibilités individuelles, relève de la pure alchimie sociale.

On ne demande d’ailleurs pas à entrer au Siècle : on y est invité, grâce au parrainage de deux membres au moins. Le conseil d’administration ne vote l’admission définitive, à la majorité qualifiée, qu’au terme d’une période probatoire d’un ou deux ans. Dès lors, l’enjeu pour le futur impétrant consiste à se montrer, aux dîners, courtois, informé, intéressé, affable, capable de mots d’esprit et discret — les propos tenus à table ne doivent pas être divulgués.

Unité de genre, conformité de classe

Être membre du Siècle témoigne, d’abord, d’une insertion réussie au sein de la classe dominante. Aux côtés des patrons du CAC 40, des responsables des bureaucraties d’État et des bobardiers de renom, l’association regorge de personnalités de droite, comme MM. Nicolas Sarkozy, François Fillon, Jean-François Copé, respectivement chef de l’État, premier ministre et secrétaire général du parti majoritaire. La gauche parlementaire n’est cependant pas en reste. « J’aime beaucoup le Siècle, dit ainsi Mme Martine Aubry. J’ai cessé d’y aller en 1997 lorsque je suis devenue ministre. C’était très intéressant. Je me retrouvais à des tables avec des gens extrêmement différents (...). L’initiative peut être perçue comme totalement élitiste, mais cela reste un vrai lieu de rencontre. J’y ai beaucoup appris. Car, pour moi, la vraie intelligence, c’est d’essayer de comprendre des gens qui ont une logique différente5. » L’ancien bras droit de M. Jacques Delors, M. Pascal Lamy, actuel directeur général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), explique sa présence par une forme d’entrisme : « Il est important que les hommes de gauche ne laissent pas les décideurs être en contact seulement avec la droite. » D’autres, comme M. Pierre Moscovici, reconnaissent sans détour que Le Siècle se révèle « un réseau social très influent6 ».

Plutôt de droite, de centre ou de centre gauche ? En 1995, quelques mois avant le plus important conflit social survenu en France depuis 1968, le conseil d’administration du Siècle faisait figure de boudoir paisible. Mme Aubry y voisinait avec M. Jérôme Monod, grand patron connu pour sa proximité avec MM. Jacques Chirac et Alain Juppé ; Pierre Rosanvallon, l’ancien théoricien de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) devenu secrétaire général de la Fondation Saint-Simon, y bavardait avec M. Jean-Claude Casanova, inlassable promoteur du giscardo-barrisme ; Olivier Duhamel, le médiatique professeur de droit public, y côtoyait M. Didier Pineau-Valencienne, le très libéral président-directeur général de Schneider.

Si l’on s’intéresse non plus à l’étiquette politique des membres du Siècle mais à leurs caractéristiques sociales, on saisit alors une image fort différente de celle officiellement promue. Plutôt qu’un « tremplin pour des éléments brillants que la naissance ou le milieu ne prédisposent pas à se constituer un tissu de relations dans les antichambres du pouvoir7 », l’association fait surtout se rencontrer les sachems des affaires, publiques et privées. On s’y félicite d’avoir repéré Mmes Rachida Dati ou Fadela Amara, ou d’avoir perçu précocement les talents de M. Stéphane Courbit, l’ancien patron d’Endemol France, qui n’a pas fréquenté des écoles aussi prestigieuses que les autres convives. Mais l’unité de genre, l’uniformité d’âge, la monotonie des diplômes scolaires, l’homogénéité des origines et la conformité de classe restent absolument confondantes.

Les membres du Siècle sont très majoritairement des hommes (85%), âgés de plus de 55 ans (80%), fils de patrons, de hauts fonctionnaires ou de professionnels libéraux (55%), diplômés d’un institut d’études politiques (50%) et, pour nombre d’entre eux, énarques (40%), quand ils n’ont pas usé les bancs des grandes écoles d’ingénieurs ou de commerce (25%).

Le Siècle n’est cependant pas un simple lieu de rencontre où chacun de ces happy few ferait un pas pour sortir de son monde et côtoyer ses pairs en pouvoir. De la société de cour au Commissariat général du Plan, « l’élite » a toujours sécrété des instances de coordination. Mais la mise en relation qui s’y effectue n’est jamais réciproque ; elle dépend des rapports de forces entre les différentes fractions de la classe dominante. Quand ils vont au Siècle, certains transgressent plus que d’autres : les rares syndicalistes attablés avec des patrons ; les journalistes banquetant avec les politiciens préférés de leurs employeurs (et refusant d’informer le public de ces rencontres…) ; des hommes et quelques femmes politiques commensaux de leurs adversaires électoraux. En revanche, l’industriel ou le banquier qui bavarde avec un journaliste célèbre, entreprend une figure de la majorité comme de l’opposition, échange avec un syndicaliste, voire devise avec un haut fonctionnaire qui, dans quelques années peut-être, deviendra l’un de ses collaborateurs ne se commet pas. Il ne sacrifie rien. Il a même tout à gagner à la domestication de représentants d’univers sociaux qui se sont constitués historiquement contre les puissances de l’argent (syndicalistes et milieux intellectuels) ou se doivent, si l’on en croit les déclarations de principe, d’en être indépendants (journalistes, hauts fonctionnaires et personnel politique).

Malgré le halo de mystère qui nimbe ses rencontres, Le Siècle n’est pas une assemblée de comploteurs. Rien de crucial ne s’y conclut et les exemples de transactions nouées entre deux coups de fourchette sont si peu nombreux que la presse les répète inlassablement : « On raconte (…) que la révolution de palais suscitée par le transfert de Franz-Olivier Giesbert du Nouvel Obs au Figaro, en septembre 1988, se noua lors d’un dîner du Siècle, en présence de Philippe Villin, alors bras droit du papivore Robert Hersant. On dit encore que l’entrée d’Edouard de Rothschild au capital de Libération s’est jouée place de la Concorde8. »

Les décisions capitales pour le pays se prennent dans les instances internationales ou communautaires, à l’Assemblée nationale et au Sénat, au conseil des ministres et dans les conseils d’administration. En revanche, elles font suite à des rencontres et à des conversations. Elles impliquent une manière commune de poser les problèmes politiques ou d’appréhender la marche des affaires privées, que Le Siècle facilite, en marge des instances légitimes de décision qui fondent une véritable démocratie économique et sociale.

À l’automne 2010, des entrefilets dans les journaux ont annoncé l’accession de Mme Nicole Notat à la présidence du Siècle, en remplacement de M. Denis Kessler. L’ancienne secrétaire générale de la CFDT, reconvertie dans le conseil auprès de grandes entreprises, succède ainsi à un ancien dirigeant du Mouvement des entreprises de France (Medef), fossoyeur assumé des conquêtes sociales promues par le Conseil national de la Résistance9. Le croisement de leurs trajectoires met au jour la fonction principale du Siècle : réunir les élites pour qu’elles œuvrent de concert à la reproduction de l’ordre social. Et M. Kessler d’ironiser : « Nicole Notat me succède. Après un patron, une syndicaliste. La preuve d’une certaine ouverture, non10 ? »

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1 Charles W. Mills, L’Élite du pouvoir, Maspero, Paris, 1969, p. 16.

2 Denis Kessler, « Le Siècle face à ses injustes critiques », Le Monde, 16 décembre 2010.

3 Cité par Jean-François Polo dans « Les patrons et l’opéra, une relation particulière », Les Echos, Paris, 19–20 novembre 2010.

4 Jean Bothorel, La République mondaine, essai sur le giscardisme, Grasset, Paris, 1979, p. 54.

5 Les Echos, 21 mars 2008.

6 Le Parisien – Aujourd’hui en France, 22 août 2010.

7 Brochure commandée par le conseil d’administration du Siècle à l’historienne Agnès Chauveau, 31 décembre 2000, p. 14, reprise par Anne Martin-Fugier, « Le Siècle (1944–2004), un exemple de sociabilité des élites », Vingtième Siècle, n° 81, janvier-mars 2004.

8 Stratégies, 14 avril 2005.

9 Challenges, 4 octobre 2007.

10 L’Expansion, 1er décembre 2010.

F. Denord, P. Lagneau-Ymonet et S. Thine
Monde diplomatique, février 2011
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